Jerusalem se plaint

Huon de St Quentin

MERCI CLAMANT manuscrit Arsenal 104.JPEG

Jerusalem se plaint

 

Jerusalem se plaint et li pais

U Dameldiex sousfri mort doucement

Que deça mer a poi de ses amis

Ki de son cors li facent mais nient.

S'il sovenist cascun del jugement

Et del saint liu u il souffri torment

Quant il pardon fist de sa mort Longis,

Le descroisier fesissent mout envis;

Car ki pour Dieu prent le crois purement,

Il le renie au jor que il le rent,

Et com Judas faura a paradis.

 

Nostre pastour gardent mal leur berbis

Quant pour deniers cascuns al leu les vent,

Mais que pechiés les a si tous souspris

K'il ont mis Dieu en oubli pour l'argent

Que devenront li riche garniment

K'il aquierent assés vilainement

Des faus loiers k'il ont des croisiés pris ?

Sachiés de voir k'il en seront repris,

Se loiautés et Dius et fois ne ment.

Retolu ont et Achre et Belleent

Ce que cascuns avoit a Diu pramis.

 

Ki osera jamais en nul sermon

De Dieu parler em place n'em moustier,

Ne anoncier ne bien fait ne pardon,

[Quant nus ne vuet ne faire n’ensaiier]

Chose qui puist nostre Signeur aidier

A la terre conquerre et gaaignier

U de son sang paia no raençon ?

Segneur prelat, ce n'est ne bel ne bon

Qui son secors faites tant detriier :

Vos avés fait, ce poet on tesmoignier,

De Deu Rolant et de vos Guenelon.

 

En celui n’a mesure ne raison,

K’il se counoist s’il n’ai avengier

Ceuls ki pour Dieu sont dela emprison

Et pour oster lor ames de dangier

Puis c’on muert ci, on ne doit resoignier

Paine n’anui honte ne destorbier.

Pour Dieu est tout quan c’on fait en son non

Ki en rendra cascun tel guerredon

Que cuers d’ome nel poroit esprisier,

Car paradis en ara de loier,

N’ainc pour si peu n’ot nus si riche don

Jerusalem se plaint - traduction

 

Jérusalem se plaint, et le pays

Où le Seigneur en sa douceur souffrit la mort, se plaint

Que Dieu n'ait plus de ce côté de la mer que peu de ses amis

Qui ne lui veulent porter secours.

S'il souvenait à chacun du jugement dernier

Et du saint lieu où il endura le supplice

Quand il pardonna sa mort à Longin,

C'est plus malaisément qu'on se décroiserait;

Car celui qui, d'un cœur pur, prend la croix pour Dieu,

Il le renie au jour où il la rend,

Et, comme Judas, il perdra Paradis.

 

Nos bergers/prêtres gardent mal leurs brebis,

Quand ils les vendent au loup pour des deniers;

Mais le péché les a tous saisis en telle guise,

Qu'ils ont mis Dieu en oubli pour l'argent.

Que feront-ils des riches biens

Qu'ils acquièrent par grande vilenie

Avec les contributions honteuses par eux levées sur les croisés ?

Sachez en vérité que cela leur sera reproché,

Si loyauté, Dieu et foi ne mentent pas.

Ils ont volé à Acre et à Bethléem

Ce que les croisés avaient promis de donner à Dieu.

 

Qui osera jamais en nul sermon

Parler de Dieu sur les places ou dans les églises

Et annoncer pardons et indulgences,

Quand personne ne veut tenter

Rien qui puisse aider notre Seigneur

A conquérir la terre

Où il paya de son sang notre rançon ?

Seigneurs prélats, ce n'est ni beau ni bon

De retarder si longuement son secours.

Vous avez fait, en vérité

De Dieu Roland, et de vous Ganelon.

 

Il n’y a ni sagesse ni raison

En celui qui reconnaît ces choses, s’il n’aide pas à venger

ceux qui, par delà la mer, sont en prison pour Dieu

Et pour ôter leurs âmes de péril.

Puisqu’on meurt aussi bien ici, on ne doit redouter

Peine ni ennui, affront ni dommage.

Tout ce qu’on fait au nom de Dieu est un présent qu’on fait à Dieu

Qui en paiera à chacun une récompense telle

Que nul cœur d’homme ne peut l’apprécier,

C’est paradis qu’on recevra en salaire,

Et jamais nul ne reçut pour si peu si riche don.